lundi 23 juin 2008

Decreation, une chorégraphie de William Forsythe



Pour clôturer la saison danse au Théâtre National de Chaillot, William Forsythe nous offre une variation libre sur l'opéra de la poétesse canadienne Anne Carson. Un livret obtus et sans fioriture qui se propose de creuser jusqu'aux racines mythologiques du triangle amoureux.

Avec Decreation, le chorégraphe américain défie les lois de la gravité et se pose en anti-demiurge. Ici, on dissout la matière, on la tord, pour parvenir à cette forme d'hystérie qui finit toujours par habiter les corps amoureux. Cette quête épileptique de l'idéal, s'articule autour de trois séquences narratives entrecroisées : l'épisode mythologique de Mars et Vénus trompant Vulcain ; un texte de Marguerite Porète, écrivain du XIIIème siècle mettant en balance l'amour de dieu et l'amour courtois ; enfin une évocation spirituelle de la philosophe Simone Weil.

La mixité des propos vient très vite se diluer dans une unité formelle nerveuse et compulsive. La tension oblique des corps suit la ligne alternative et contrastée des émotions. Oscillant entre tendresse et rage, les danseurs évoluent maladroitement, comme s'ils étaient retenus par des chaînes invisibles. L'amour peut-être violent. Les visages, traqués par des canons optiques, apparaissent en géant en fond de scène. Il n'y a pas de musique, que celle des monologues et des répliques assassines que s'assènent les danseurs en anglais ou en allemand. Toutes les phrases sont distordues, bouclées dans un ralenti insoutenable qui transforme leurs mots en rugissements fantomatiques. La sono hurle jusqu'à saturation puis se tait d'un coup comme ça pour voir, pour laisser une toute petite place à l'harmonie ou au silence.

« You give me everything and I give you nothing ». Tout est là, dans ce delta insupportable qui se niche dans les attentes du couple ou du croyant. On prie secrètement pour la paix des âmes et des corps, pour le repos du danseur. On rêve d'une petite fenêtre ouverte. On respire finalement lorsque d'un mouvement commun, les danseurs viennent s'asseoir autour d'une grande table ronde, reculant leur siège en cadence, claquant leurs corps dans un heureux soupir de bodydrum. Puis une âme perdue monte sur la table toute maculée de charbon, et rentre dans une transe brutale. Autour d'elle, une ronde massive de visages hostiles vient renforcer la figure de l'isolement. Des spasmes, de l'excès, des cris. Finalement, le noir tombe sur la salle comme un étau. Le marathon est fini. Mais avec Forsythe, il vaut mieux que ce soit dit, il n'y a pas de répit.

Info complémentaire :

chorégraphie : William Forsythe
d'après un essai d'Anne Carson
mise en scène : William Forsythe
lumière : Jan Walther, William Forsythe
musique : David Morrow
costumes : Claudia Hill
dramaturgie : Rebecca Groves
vidéo : Philip Bussman
son : Niels Lanz, Bernhard Klein
caméra ; Ursula Maurer

avec

Yoko Ando, Cyril Baldy, Francesca Caroti, Dana Caspersen, Amancio Gonzalez, David Kern, Ioannis Mantafounis, Fabrice Mazliah, Roberta Mosca, Tilman O´Donnell, Nicole Peisl, Georg Reischl*, Jone San Martin, Parvaneh Scharafali, Richard Siegal*, Yasutake Shimaji, Ander Zabala

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